Larmes contextuelles
J'ai déjà rencontré des personnes endeuillées qui s'inquiétaient de ne pas pleurer "comme il faut", qui s'en voulaient de ne pas ou de ne plus pouvoir pleurer. Je rencontre aussi d'autres personnes qui sont gênées de pleurer en toutes circonstances, "pour un oui ou pour un non". Comme dans d'autres domaines, notre société exigerait des pleurs formatées, appropriées à l'occasion, à sa position dans l'histoire. Il faudrait pleurer à un enterrement et en bonne quantité, plus pleurer au premier rang et moins au dernier. On ne devrait pas pleurer dans le cadre professionnel. Il faudrait de l'à propos dans nos manifestations lacrymales. Du ni trop, ni trop peu.
Cette question me vient en ce moment particulier parce que moi aussi, je porte un regard critique sur mes pleurs. Je ne pleure pas souvent et ces derniers mois, je n'ai pas beaucoup pleuré. Il y a eu de courtes bouffées de pleurs à des moments que je juge inappropriés. Oui, carrément. Je pleurerais mal. Selon des standards fabriqués de toutes pièces dans ma tête, un mix d'attentes sociétales et personnelles.
J'ai pleuré en arrivant à la maison funéraire pour organiser les obsèques de mon père, en disant bonjour à cette personne qui allait nous accompagner pendant plusieurs jours pour des arrangements que je découvrais pour la première fois en direct. La réalité de la mort de mon père que je venais d'apprendre par téléphone me percutait une première fois comme un coup de poing dans le ventre.
J'ai pleuré devant le notaire en lui expliquant combien rassembler toutes les pièces justificatives qu'il m'avait demandées et se plier à toutes ces démarches me faisaient mal au coeur, combien j'avais l'impression de devoir penser à mon père comme à une somme de comptes en banque, avoirs, possessions, chiffres. Combien tout cela était sec et ne reflétait ni la personne, ni la perte. Combien tout cela était à mille lieues de ce dont j'avais besoin dans ces semaines-là, combien cela me faisait mal qu'on ne me laisse pas tranquille avec ma peine.
J'ai pleuré il y a deux semaines en retournant pour la première fois dans une jardinerie où j'allais surtout avec mes parents. Cela m'a surprise dès l'entrée du magasin, une vague de tristesse m'a pris à la gorge, littéralement, sans que je l'anticipe. Des souvenirs sont revenus, un manque immense. J'ai avancé jusqu'au rayon des fleurs et j'en ai choisies plusieurs, dont un géranium rouge pour remplacer celui que mon père avait souhaité l'an dernier quand je fleurissais le jardin avec ma mère pendant mon congé proche aidant. J'ai pris les conseils d'un spécialiste des roses pour en choisir une qui aurait le plus de chances de survivre alors que je tiens de mon père que le terrain n'est pas propice aux roses. J'ai écouté ses conseils très personnels, faisant appel à son expérience des roses, en retenant une envie de pleurer. Et puis à la caisse, parce que la caissière a retrouvé le compte au nom de mon père dont je porte le nom de famille, je n'ai pas pu retenir mes larmes. La caissière a eu un mot tendre et a touché mon bras très doucement. Ca m'a fait du bien de pleurer devant une inconnue humaine.
Et j'ajoute ceci. La musique joue un rôle dans nos émotions. En écrivant un article pour ce blog il y a quelque temps, j'avais cité deux chansons de Grégoire que je venais de découvrir et qui me touchent en ce moment. Elles accompagnent ma peine, avec d'autres chansons qui se trouvent sur mon chemin et me percutent en douceur. C'est sans doute pourquoi, j'ai aussi remarqué cet article de The Conversation sur les droits d'auteur qui s'appliquent dans les cérémonies organisées par des maisons funéraires. Les émotions, la vie, l'économie, les artistes et les endeuillés, tout est lié.
kelloucq
le 06.05.26 à 07:07
dans Actualités
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